Précieux feuillet manuscrit du Xe siècle d’une homélie du moine bénédictin Raban Maur rédigé vers l’an mil
RABAN MAUR. Homélies XIV (pour le vendredi de l’octave de Pâques) et XV (pour le samedi de l’octave de Pâques).
Feuillet manuscrit sur parchemin en latin (24,7 x 33, 6 cm), encre brune, copié recto verso, sur 2 colonnes, datant d’un peu avant l’an mil, provenant d’un remploi dans la couverture d’un registre paroissial du XVIIe s. (quelques mots frottés et difficilement lisibles à la pliure et en pied du recto, quelques taches).
Rare feuillet portant le texte des homélies pour l’octave de Pâques rédigées par Raban Maur, moine bénédictin et théologien allemand (vers 780- 856). Le feuillet que nous présentons comprend une partie de l’homélie XIV sur l’Évangile de Saint Matthieu (XXVIII, 19) et une partie de l’homélie XV sur une lettre de Saint Pierre (I Pierre 2) (Migne, Patrologie latine, CX, col. 166-167). La confection de ces homélies correspond au développement du genre de la prédication dans le cadre de la réforme politique et religieuse de la société promue par les souverains carolingiens (voir Chevalier-Royet 2015). Raban Maur entreprit ce recueil d’homélies à la demande expresse de l’empereur Lothaire entre 847 et 855 alors qu’il est archevêque de Mayence.
Bel exemple de minuscule caroline. L’analyse paléographique permet de dater le manuscrit des alentours de l’an mil (on peut comparer avec un feuillet du De adventu Christi de l’évêque Godescalc reproduit par Kirchner, Scriptura latina libraria, Oldenbourg, 1955, n° 41). Il s’agit manifestement d’un manuscrit d’origine allemande si l’on en juge par la translittération de certains mots latins (consummatio écrit consummacio, leccio pour lectio, inquid pour inquit). Les extraits des évangiles respectifs sont copiés en capitales.
Le manuscrit comporte quelques variantes par rapport au texte édité par Migne. Notons qu’il améliore Migne sur un point : dans l’homélie XV, au lieu de recensiti infantes, notre manuscrit présente la leçon recens editi, qui est bien meilleure.
TEXTE
(Homélie XIV)
recto (col. 1)
(…) ERGO DOCETE OMNES GENTES BAP-
TIZANTES EOS IN NOMINE PATRIS
ET FILII ET SPIRITUS SANCTI.
Primo docent omnes gentes deinde
doctos intingunt aqua. Non enim
potest fieri ut corpus baptismi
recipiat sacramentum nisi antea
anima fidei susceperit veritatem.
Baptizantur autem in nomine
Patris et filii et spiritus sancti ut quorum est
Una divinitas sit una largicio.
Nomenque trinitatis unus deus est.
DOCENTES EOS SERVARE OMNIA
QUAECUNQUE MANDAVI VOBIS.
Ordo praecipuus jussit apostolis
ut primum docerent uni-
versas gentes. Deinde tingerent
sacramento et post fidem ac
baptisma quae essent observan-
da praeciperent. Ac ne pute-
mus levia esse quae jusserint
et pauca. addit. Omnia quaecumque
mandavi vobis. Ut qui credi-
(col. 2)
derint qui in trinitate fuerint
baptizati omnia faciant quae prae-
cepta sunt. ECCE EGO VOBICUM SUM
OMNIBUS DIEBUS USQUE AD CONSUM-
MACIONEM SAECULI.
Qui usque ad consumacionem saeculi
Cum discipulis se futurum esse promit-
tit et illos ostendit semper esse
victuros et se numquam a credentibus
recessurum. Qui autem usque ad con-
summacionem mundi sui praesen-
ciam pollicetur. Non ignorat
eam diem in qua die se scit futu-
rum cum apostolis. Quomodo dixit. Ecce
ego vobiscum sum usque ad consum-
macionem saeculi. Et iterum. Haec sunt
inquid verba mea cum adhuc
essem vobiscum. Hoc est cum adhuc
mortalis essem sicut et vos. Cum
illis enim erat praesencia corporis
non cum illis condicione morta-
litatis et modo nobiscum est
praesencia maiestatis et nobiscum
(Verso, col. 1)
non est presencia corporis [CONCOR/DIA]
istarum duarum in sacro-
sancto baptismate sit concordia
leccionum. Apostolus enim dicit. et vos
similis forme salvos facit bap-
tisma. Evangelium ait. Docete
omnes gentes baptizantes eos in no-
mine patris et filii et spiritus sancti. Qui
crediderit et baptizatus fuerit
salvus erit. /SABBATUM IN OCTA-
BAS (sic) PASCHAE. LECTIO EPISTULAE BEATI PETRI
APOSTOLI. FRATRES DEPONENTES OMNEM
MALITIAM ET OMNEM DOLUM
ET SIMULACIONES ET INVIDIAS.
ET OMNES DETRACCIONES. SICUT
MODO GENITI INFANTES RACIO-
NABILES SINE DOLO LAC CONCU-
PISCITE UT IN EO CRESCATIS IN SA-
LUTEM.
Qui renati estis inquid nuper et
filii dei per baptisma facti tales
modo estote per studium bonae
conversacionis quales sunt
(col 2)
recens editi infantes per naturam
innoxiae aetatis. Ignari mali-
ciae omnis et doli simulare invi-
dere detrahere. aliis huius-
modi viciis mancipari omni-
modis ignorantes. Qui sicut lac
in aeternum naturaliter deside-
rant ut ad salutem crescere, atque
ad panem comedentes pervenire
valeant. Ita et vos simplicia
rudimenta fidei primo de
Ecclesiae matris uberibus
Quaerite hoc est de utriusque
testamenti doctoribus qui divi-
na eloquia vel scripsere, vel
etiam viva voce nobis praedicant
ut bene discendo perveniatis
ad refeccionem panis vivi
qui de caelo descendit. hoc est
per sacramenta dominicae incarna-
cionis quibus renati
estis et quibus nutrimini, perveni-
atis ad contemplationem (…)
TRADUCTION
(Homélie XIV)
recto (col. 1)
(…) donc enseigner à tous les peuples
En les baptisant au nom du Père,
du Fils et du Saint Esprit.
Premièrement, ils enseignent à tous les peuples, et après
ils aspergent d’eau ceux qui ont appris. Il n’est pas
possible que le corps
reçoive le sacrement du baptême
si auparavant l’âme n’a pas accueilli la vérité de la foi.
Or ils baptisent au nom
du Père, du Fils et du Saint Esprit pour que soit reçue
en un seul don cette unique divinité.
Et le nom de la trinité est un seul dieu.
Enseignez leur à conserver tout
ce que je vous ai commandé.
Le principal commandement ordonne tout d’abord aux apôtres
d’enseigner à toutes les nations. Ensuite d’imposer
le sacrement et après la foi et le baptême,
d’indiquer ce qui doit être observé.
Et ne pensons pas
que ce qui a été ordonné soit léger ou
de peu. Il ajoute : « Tout ce que je vous ai
commandé (col. 2) afin que tous
ceux qui croiront et qui auront été baptisés
dans la Trinité
fassent tout ce qui leur a été enseigné ».
Voici que je suis avec vous
tous les jours jusqu’à
la fin des temps.
Il promet qu’il sera avec ses disciples
jusqu’à la fin des temps
et il leur montre qu’ils vaincront toujours
et qu’il ne quittera jamais les croyants.
Il promet qu’il sera présent jusqu’à la fin
de son monde. Il n’ignore
pas le jour où il sera de nouveau présent
avec les disciples. Comment dit-il ? « Voici
que je suis avec vous jusqu’à la fin des temps. »
Et encore : « Ce sont là mes paroles,
dit-il alors que j’étais encore avec vous. » C’est-à-dire
quand j’étais encore mortel comme vous. En effet,
son corps était présent avec eux, mais il ne partageait
pas avec eux la condition de mortel
et maintenant il est présent avec nous en majesté
mais son corps n’est pas (verso, col. 1) présent. [CONCORDE]
Il faut qu’il y ait une concorde de ces deux lectures
dans le sacro-saint baptême.
L’Apôtre (Saint Paul) dit en effet :
« Vous aussi le baptême d’une forme semblable
vous sauve. » L’Évangile dit : « Enseignez
toutes les nations en les baptisant
au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit.
Celui qui croira et sera baptisé
sera sauvé. »
(Homélie XV) - SAMEDI DE L’OCTAVE DE PÂQUES - LECTURE DE LA LETTRE DE SAINT PIERRE APÔTRE
Frères, en abandonnant
Toute malice et toute ruse
et les rivalités et les envies
et toutes les médisances, comme
des enfants nouveaux nés,
raisonnables et sans ruse,
désirez le lait par lequel
vous croîtrez dans le salut.
Vous qui êtes récemment nés à nouveau
Et êtes devenus fils de Dieu par le baptême
Comportez-vous ainsi comme tels
par l’étude d’un bon comportement
(col. 2)
à l’image des enfants nouveaux nés par la nature
de leur âge innocent, ignorants de toute malice
et fraudes, ne sachant pas jalouser, envier,
calomnier et obéir à tous les autres vices de cette sorte.
Comme ceux qui naturellement désirent,
de toute éternité un lait
qui les ferait croître dans le Salut,
et parvenir à manger le pain,
vous aussi ainsi recherchez d’abord aux seins
de votre Mère l’Église, les rudiments de la foi.
C’est-à-dire recherchez auprès de
ceux qui connaissent les deux Testaments
et qui soit ont écrit, soit nous prêchent de vive voix
la Parole divine afin qu’en apprenant bien
vous parveniez à vous nourrir du pain vivant
qui est descendu du ciel. C’est-à-dire
que par les sacrements de l’Incarnation de Notre Seigneur
par lequel vous êtes nés à nouveau
et par lesquels vous êtes nourris,
vous parveniez à la contemplation (…)
Bibliographie : Chevalier-Royet, « Des prédicateurs au service de la réforme de la société carolingienne : l’exemple des homélies de Raban Maur (vers 780-856) », dans Gouverner les hommes, gouverner les âmes, Éditions de la Sorbonne, 2016.
15000,00€



