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Magnifique lettre de Louise Brooks à celui qu’elle devait épouser en 1927, citant Proust

Louise Brooks (Cherryvale, Kansas, 1906/1985)
Actrice américaine, l'inoubliable "Loulou" de Pabst.

Type de document : lettre autographe signée

Nb documents : 1 - Nb pages : 2 - Format : In-4

Lieu : Rochester

Date : 18/12/1979

Destinataire : James Mulcahy

Etat : bon

Description :

Magnifique et émouvante lettre à celui qu’elle devait épouser en 1927 et qu'elle n'a pas revu, sur leurs retrouvailles, témoignant de sa fin de vie difficile.

"Dear Jimmie,

Many thanks for the $20 which will help pay for a new bed rest I hope will ease back age while reading in bed.

I am glad you wrote to me because I have felt guilty about letting you come to see me and having a bad time. Although I tried to warn you on the phone, saying that I was a “crippled old woman”, I knew you did not listen, having written your own script for our meeting.

How can I describe my impression of you on your visit? Not as a dream or a hallucination, more like a person transparent in trick photography. I look from the bed to the rose chair and see you sitting there, a man of 72, at the same time I see Jimmie at 35. Both of you use the same vocabulary, the same facial expressions, the same gestures. And behind those two, I imagine a Jimmie of 25 who has set his character in place and will spend the rest of his life looking for an appreciative audience.

Proust wrote : “One lies all one’s life, notably to those that love one, and above all to that stranger whose contempt would cause one most pain oneself”.

When I started writing, my film articles at 50, I found that I did not know who I was, Why I did anything, or what I did to make people love or hate me. And now at 73 I realize that my only happiness is freedom from self, not thinking about myself at all. It ain’t easy after a completely selfish life, trying to please others.

That is why I feel rotten about your visit. I wanted to follow your script and make you pleased with your performance, going on to New York with good press notices - and I failed.

Love. Louise”

« Cher Jimmie,

Mille mercis pour les 20$ qui aideront à payer un nouveau repos de lit qui je l’espère atténuera mon mal de dos lors de mes lectures au lit.

Je suis ravie que tu m’aies écrit parce que je me sentais coupable de t’avoir laissé venir me voir pour passer un mauvais moment. Bien que j’aie essayé de te prévenir au téléphone que j’étais une vieille femme handicapée, je sais que tu ne m’avais pas crue, ayant déjà écrit ton propre scénario de notre rencontre.

Comment puis-je décrire mon impression de ta visite ? Pas comme un rêve ou une hallucination, mais plutôt comme un personnage qui s’effacerait d’une photographie. De mon lit, je regarde la chaise rose et je vois assis là, un homme de 72 ans, et en même temps je vois Jimmie à 35 ans. Ces deux versions de toi utilisent le même vocabulaire, les mêmes expressions faciales, les mêmes gestes. Et derrière ces deux Jimmie, j’en vois un troisième âgé de 25 ans dont le rôle est défini et qui passera le reste de sa vie à chercher un public conquis.

Proust a écrit : « On ment toute notre vie, notamment à ceux qui nous aiment, et plus encore à l’inconnu dont le mépris nous causerait le plus de peine ».

Quand j’ai commencé à écrire mes articles à 50 ans, je me suis rendu compte que je ne savais pas qui j’étais, pourquoi j’avais fait les choses, ou ce que j’avais pu faire pour mériter que les gens m’aiment ou me haïssent. Aujourd’hui, à 73 ans, je réalise que mon seul bonheur est d’être libre de Soi, de ne pas penser du tout à moi. C’est très compliqué, après une vie égoïste, d’essayer de faire plaisir aux autres.

C’est pour cela que je me sens mal après ta visite. Je souhaitais suivre ton scénario et te rendre heureux de ta performance, retournant à New York avec de bonnes critiques. Et j’ai échoué ».

[James Mulcahy et Louise Brooks avaient prévu de s’unir en 1927, mais le mariage ne s’est pas fait].

La citation originelle de Proust, légèrement différente de la traduction qu’en fait l’actrice, est tirée d’Albertine disparue, sixième tome de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust : « On ment toute sa vie, même, surtout, peut-être seulement, à ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls, en effet, nous font craindre pour notre plaisir et désirer leur estime ».

Avec enveloppe.

4500,00

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