Lettre autographe de Balzac à Hippolyte Souverain écrite de Berditcheff
Honoré de Balzac (Tours, 1799/1850)Cette lettre, écrite à quelques mois de sa mort, appartient à la dernière période de la vie de Balzac. Installé en Ukraine auprès de la comtesse Hanska, qu’il avait épousée quelques mois auparavant, l’écrivain prépare alors son retour en France, après seize mois d’absence. Il y évoque avec son éditeur Hippolyte Souverain des questions aussi concrètes que le règlement de factures et la reliure de ses ouvrages, avant de lui faire part de la nécessité de regagner Paris afin de régler d’importantes affaires financières liées à sa maison.
Cette correspondance offre ainsi un témoignage particulièrement vivant sur les préoccupations matérielles de Balzac au seuil de ses derniers mois. Elle se distingue surtout par la formule, demeurée célèbre, qui résume avec une ironie toute balzacienne la tension entre création littéraire et impératifs financiers : « L’esprit peut ne pas faire un livre à temps mais l’argent doit être exact. » La lettre s’achève sur l’évocation du voyage de retour, rendu périlleux par l’hiver et les conditions de circulation en Europe centrale, et sur le souhait de retrouver une France « tranquille ».
« Berditcheff, 10 janvier
Mon cher Monsieur Souverain, je vous rends mille grâces pour votre exactitude et la complaisance que vous avez eue. Si, par suite d’un retard, je ne pars pas sous une quinzaine, et que j’envoie à ma mère les fonds du versement demandé par le chemin [de fer] du Nord, j’y joindrai le montant de vos deux factures ; sinon j’aurai le plaisir de vous les solder moi même.
Quant aux reliures je mettrai une petite note pour vous dans la lettre que j’écrirai sous quelques jours à ma mère, et qui vous indiquera le genre de demi reliure pour les ouvrages selon leur valeur. Cela ne presse pas, car il suffit que ce fût fini pour les premiers jours de mars.
Si cela peut vous arranger, ma mère a ma procuration et peut vous signer pour moi un effet échéant fin avril ; je lui donnerai mes instructions à cet égard ; mais comme vous gardez vos effets en portefeuille je crois qu’il peut vous suffire de savoir que j’aurai le plaisir de vous solder livres et reliures, avant cette époque ; car mes affaires hélas ! m’obligent à revenir. J’ai le malheur d’avoir des comptes à vérifier et à solder pour une dizaine de mille francs à propos de ma maison, et il y a trop longtemps que ces fournisseurs attendent, je ne peux pas, après 16 mois d’absences, ne pas venir terminer cela. L’esprit peut ne pas faire un livre à temps mais l’argent doit être exact.
Je n’ai pas voulu tarder à vous faire mes remerciements pour votre complaisance qui a fait le bonheur de mes amis. C’est la dernière lettre que j’écrirai maintenant, car je me livre aux préparatifs de ce long voyage bien périlleux par cette saison. Il y a des troupes de loups qui dévorent les chevaux et les hommes. La neige empêche le voyage sur les chemins de fer de Cracovie à Dresde.
Enfin à bientôt. Dieu veuille que je trouve la France tranquille comme le pays que je quitte. Mille amitiés et mes compliments. De Balzac. »
Bibliographie : Correspondance. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (Tome III, n°50-3, pp. 761-762)
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