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Formidable correspondance de Jacques Majorelle écrite lors de son voyage en Guinée

Jacques Majorelle (Nancy, 1886/1962)
Peintre orientaliste français. Il vécut longtemps à Marrakech, notamment dans sa célèbre Villa Saf Saf, dont le jardin luxuriant  deviendra le jardin Majorelle.

Type de document : lettres autographes signées

Nb documents : 7 - Nb pages : 14 - Format : In-4

Lieu : Macenta, Dalaba et Pita (Guinée)

Date : 16 février - 9 mai [1948]

Destinataire : son jardinier et confident, Maurice Verdureau, ancien jardinier

Etat : pliures; bas de la 1ère lettre coupé

Description :

Magnifique correspondance de 7 lettres de Jacques Majorelle, écrites durant son deuxième voyage en Afrique Noire, qu'il effectua en Guinée, de janvier à mai 1948. Elle est adressée à son jardinier de sa ville de Marrakech, qui est aussi son ami le plus proche et son confident, Maurice Verdureau, ancien jardinier en chef de la ville de Marrakech.

Émerveillé à la fois par la beauté Noire et la luxuriance de la végétation tropicale, Jacques Majorelle trouve une matière qui nourrit son art et ses réflexions sur l'aménagement du jardin de sa villa à Marrakech. Le tout écrit dans un style épistolaire flamboyant.

Macenta, 16 février [1948]. « […] Je suis de plus en plus absorbé par la densité de ce voyage qui comporte tant de difficultés, d’obligations, un travail opiniâtre, et sans autre trêve que les nécessités matérielles, l’organisation des étapes, etc. et l’équilibre de ma santé. Au milieu de tout cela, je ne sais si on comprend à Marrakech, ce que comporte tant de soucis à soutenir et tant d’émotions à enregistrer »

Macenta, 12 mars. « Alors que depuis quelques jours les ciels de Guinée, gonflés de sanglots, déversent des tonnes d’eau sur les forêts et les peintres vierges, à Marrakech, sous le soleil printanier, les événements se précipitent, ma fille projette son suicide conjugal […]. Il me faut penser au retour. Cela me conduit à un souvenir que les essences princières de Bou Saf Saf vont à nouveau jouer un rôle dans ma vie, et que les grandes forêts primaires s’estomperont dans les brumes du passé. C’est pourquoi en prévision d’un apport nouveau à mes végétations, je vous enverrai quelques graines d’acajou et de Dabema, quelques palmistes. ». Il lui donne des instructions pour expédier des plantes à Conakry. Il est fatigué du voyage, les intestins détraqués, et l’humidité ambiante n’arrange rien. « Je tiens le coup par état de grâce, et parce que je n’ai jamais admis être vaincu par les circonstances (on est résistant comme on peut). Nous sommes sur le point de partir sur le Fouta et ce trajet va encore être très fatigant. Pour le jardin j’aimerais que vous prévoyiez la mise en place des cocos et kentias, et entr’eux quelques Dracena, bananiers des Canaries ou autres plantes pouvant agrémenter le sous-bois de palmes. Il faut mettre en état la partie d’où vous avez extrait les bambous afin d’y planter aussi des palmiers. Et peut-être quelques papayers. Bravo pour les Jacarandas (ici les flamboyants commencent, c’est merveilleux). Bravo aussi pour les générosités de Rabat. Tout cela trouvera sa place. Il n’y en a jamais assez. Multipliez les grands bégonias. Organisez les bacs à nénuphars pour recevoir les bleus et ce que vous jugerez intéressant de faire venir. Mon exposition qui dit-on a réussi, paiera. Je lâche de la peinture, je récupère des joies florales. Les koemferi, dans le bassin plat devant la chambre de ma femme ou dans mon bassin carré, des camas devant la villa […]. Il n’y en a jamais eu à cet endroit. Il faut aussi penser à utiliser l’emplacement du grand trou défoncé, et qui doit être archi terminé, remblayé et fermé, et prêt à recevoir des plantes. Quand j’arriverai j’espère voir encore les cinéraires et les pétunias. Mon retour étant projeté pour début juin dernier délai, à condition que le travail dans le Fouta s’organise […] ».

Macenta 19 mars. « Pas le temps d’écrire. Je suis très fatigué. Le travail, extrêmement pénible et absorbant. Je tombe sur mon lit de camp en rentrant ». Il lui envoi discrètement de l’argent, demande à ce qu’il s’occupe des siens, et de sa femme en particulier. « Je ne veux pas que ma femme relève sur mon compte un envoi d’argent, elle se douterait du coup. Embrassez la même pour moi, qu’elle ne manque de rien, faites le nécessaire au rythme habituel, sans autrement faire sentir qu’elle peut se permettre de les foutre par la fenêtre. Je serai au Foutah d’ici quelques jours. Encore un sacré voyage en perspective. Je repars en grande forêt dans 2 jours »

Pâques, Macenta. « De Macenta qui va passer au rang de souvenirs, un salam et merci pour vos lignes toujours lues avec plaisir. Je clos le séjour forestier par quelques belles impressions de forêts au centre du quinquina. Quelques toiles bien établies mais chèrement payées par un régime militaire monastique qui va nous faire apprécier le retour au Maroc doublement, si seulement il n’y avait pas cette connerie de mariage. Qu’est-ce que je vais prendre […]. J’ai hâte de vous retrouver et de reprendre contact avec mon jardin. J’ai encore à fournir un effort de 2 mois et on lâchera les terres tropicales en juin […] ».

Dalaba, 12 avril. « Plus les étapes se suivent plus se rapproche le moment, ou tel Achille, je toucherai la terre marrakchie d’un pied léger, après la forêt vêtue d’émeraude et d’humides virginités, après les calcinations ondulées de Kankan pays du grotesque compromis, où s’affronte la faiblesse blanche et l’arrogance noire, où vous prend à la gorge la trahison nationale, menée sourdement par quelques salauds faussement démocrates, et l’affreuse simagrée de quelques nègres à pantalon, qui dansent des fox-trots schwingommées sur les épluchures du marché, après la randonnée hallucinante d’un train de banlieue dans le feu des étincelles et des flamboyants, après maman, énième répétition des foirages guinéens, voici Dalaba, point culminant du Fouta, patrie des Foulahs et des Peuhles. La roue de bicyclette se porte sur la tête, enveloppée d’un foulard de soie. Depuis hier, je domine les montagnes de Guinée qui, à l’ouest, s’étendent jusqu’au disque solaire, autre roue de bicyclette posée sur la chevelure verte des collines galoumiennes, et qui flamboit ses derniers instants. Quinze jours d’arrêt, buffet ! Il y aura des friandises pour peintres en vadrouille. On promet des modèles de grande classe. Aristocratie des maîtres bergers. Profils de médaille de vierges aux coiffures savantes. Voilà le Fouta, et c’est bien, mais la forêt c’est mieux. Et puis j’aurai des graines de bien des choses. Mais j’ai bien peur qu’elles n’apportent qu’une évocation. Comment leur demander d’éclore sous un ciel marrakchi sans mesure qui gerce les sourires. Commandez des caladiums chez Vilmorin ! s’il en est encore temps. Je reviens avec des projets de serre tropicale, mais ne serait-il pas plus facile d’élever des ours blancs en frigidaire. Il n’est guère possible de poursuivre plusieurs éléphants à la fois, et je n’ai pu que jeter un coup d’œil imprécis sur la récolte possible de graines, boutures et autres. Retenez les Kassias (arbuste, fleurs jaunes, genre cytise), Frangipaniers (3 couleurs). Il y a une profusion de fleurs de brousse ou de forêt, toutes plus belles les unes que les autres. Si nous arrivions à faire germer du palmier colonne, du p. à huile, du p. Raphia, la grande cordeline, qu’on appelle popo, le calebassier, le papayer, l’arbre du voyageur, ça ne serait déjà pas mal et on pourrait meubler une serre. J’ai laissé ici des points d’appui pour faire revenir différentes choses. Je me propose de refaire complètement le bassin rectangulaire des peupliers, étanchéité et profondeur. Nous verrons tout cela ensemble. Vos lettres sont toujours lues avec les yeux de l’amitié fraternelle. Elles sont appréciées à leur valeur, quant à l’esprit, à la forme et au tact qui vous porte à une trop grande discrétion sur vos en nuis. Elles auront maintenant le contact entre mon jardin et mes péripéties guinéennes : ces dernières risquent de m’absorber au point de me faire négliger le souvenir de ce qui m’est au fond le plus cher. Je me réjouis de retrouver mes plantes, et mes gens de maison et le jardin. Mais je redoute un retour dans une atmosphère transformée et faussée par cette connerie de mariage. Je crains d’être suffoqué au seuil par une bouffée de bourgeoisisme, développé librement en mon absence. On va me présenter un jeune héros qui n’est sans doute qu’un jeune imbécile, et il faudra empaqueter, chiffonner toutes les fraiches, les vives sensations que j’ai glanées ici avec tant de peine, pour m’extasier avec le plus banal des événements. Tout ceci entre nous mon vieux Verdureau. Je sais que nous pensons sur bien des choses avec le même cerveau ! et je ne doute pas que vous me compreniez. C’est hélas le sort de tous les voyageurs de trouver en rentrant un intrus à leur foyer. Heureusement mon véritable foyer est en moi. Je l’emporte avec moi et personne n’y entrera jamais […] ».

Dalaba, 20 avril. « Depuis Macenta, vos lettres sont les seules nouvelles que je reçois de Marrakech, comme elles ne mentionnent rien de catastrophique, j’en conclus que tout va bien à Bou Saf Saf. Je n’essaie plus de comprendre les fantaisies de la poste guinéenne […]. Je ne comprends pas ce que vous me dites pour les bassins. On a abandonné les bacs en ciment pour cette année. Enfin, j’ai hâte de retrouver un peu de calme dans ce jardin, et un confort qui commence à me faire défaut. J’ai une (artiste ?) qui me fatigue beaucoup et dont je ne parviens pas à me débarrasser. Le travail, toujours compliqué par des tas de conneries adjacentes, devient une joie au compte gouttes, si bien que ça ne s’équilibre plus du tout, si tant est que cet équilibre ait jamais été obtenu. Mais l’ardeur des débuts n’y est plus. Faites pour le mieux pour le jardin, je m’en rapporte entièrement à vous. L’essentiel est de préparer pour les plantations de cocos, kantias et autres zèbres à palmes, et les grands problèmes se discuteront dès mon arrivée. On s’attaque ici à la femme Faula, qui quand elle est de pure race, atteint au maximum de finesse dans la forme et de qualité dans le fond. Mais elle est extrêmement farouche, et nous n’avons pu avoir jusqu’à présent que des sujets métissés. La femme Foula est une liane chatoyante, aux reflets d’or et d’indigo, un visage de divinité bouddhique, avec des yeux à regarder passer plusieurs trains à la fois. Elle est vache avec le mâle. C’est une hétaïre (aviacé ?) qui sait manœuvrer les hormones de son partenaire. En ce moment le pays foula brûle avant les grandes pluies […]. L’arbre du Fouta est le Koura, un compromis entre l’argousier et le caroubier à l’échelle au dessus x4. Végétation dense en vert sourd grisâtre. Cela fait des frondaisons qui roulent des cimes sur les pentes et encadrent les ilots de terres cultivées. Les singes sont très familiers et s’agitent fort dans ces branches. Il n’est guère d’instant où l’on entende gueuler à droite ou à gauche. Il y a des grands cynos, assez arrogants qui viennent jusqu’à 20 mètres de nos cases, et y discutent violemment les dernières lois parlementaires. Cela semble d’ailleurs beaucoup plus curieux qu’au Palais Bourbon. Les seigneurs Foula sont de petits hobereaux qui profitent de leurs dernières prérogatives féodales. Ce sont eux qui sont chargés de nous ravitailler en modèles. Mais ils n’y mettent aucune ardeur. Et cette épaisseur de mollesse nous fatigue. On a l’impression de nager dans une mer de mercure ».

Pita, 9 mai. « Voici mon dernier message d’AOF. Je rentrerai tout compte fait le 28 par avion Halifax Dakar-Rabat. Militairement un avion spécial viendra nous chercher à Labé où nous serons au travail le 24 pour nous conduite à Dakar. Ici on boulonne ferme. 3 séances par jour, le soir le cerveau en compote. Bonne fin de séjour. La santé tient mais j’ai toujours cette entérite qui m’éreinte. Il faut ne pas bouffer, chier 6 ou 7 fois par jour, et travailler 7 heures !!! Enfin j’aurai droit à quelques moments de repos… à Bou Saf Saf. Prévenez la gentille tourterelle que je suis dans l’air et que ma rentrée est proche. Je ne tiens pas à la voir le jour du retour ni même le lendemain car je serai fatigué et j’aurai besoin de calme et de repos et de reprendre mes esprits dans un cadre de renouveau. Je vous dis encore mon bien cher ami combien je vous suis reconnaissant des nombreuses et charmantes missives que vous m’avez adressée pendant ces 5 mois et qui ont été souvent précieuses à mon état moral. Voilà que tout arrive et le retour me surprend en plein travail au moment où je commence à réaliser l’essentiel, mais… entre nous… je jette déjà un regard sur le Dahomey, et des projets s’esquissent dans mon imagination. Mais n’en parlez pas… il va me falloir prendre mon air nuptial pour être à la page et ne choquer personne ».

 

Sur papier pelure bleu

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