REF: 15859

Longue lettre d’Otto Abetz, ambassadeur du Troisième Reich, dissertant sur son épouse Suzanne de Bruyker et sur l’éducation des filles

Otto Abetz (Schwetzingen, 1903/1958)
Diplomate allemand, ambassadeur du troisième Reich à Paris durant l'Occupation. Francophile, il avait oeuvré, dans l'entre deux guerres, pour la réconciliation franco-allemande.

Type de document : lettre autographe signée

Nb documents : 1 - Nb pages : 4 - Format : In-4

Lieu : Sans

Date : 8 juin 1932

Destinataire : probablement son beau-père

Etat : bon

Description :

Longue lettre d'Otto Abetz, le futur ambassadeur d'Hitler à Paris, écrite l'année où il épouse une jeune française, Suzanne de Bruyker, secrétaire de son ami Jean Luchaire. Otto Abetz, très francophile (on le voit dans la manière dont il s'exprime dans cette lettre) s'impliquait beaucoup dans le développement de l'entente franco-allemande ; il avait fondé Le Cercle de Sohlberg, d'inspiration pacifiste, fréquenté par des jeunes français et allemands (dont Pierre Brossolette, Bertrand de Jouvenel, etc.).

Dans cette lettre, il s'adresse à celui qui a fait l'éducation de Suzanne (dont on peut supposer qu'il s'agit de son père). "Je n'ai pas l'envie de remplacer le duel d'armes par un duel d'encre. Mais votre sympathique lettre du 29 mai m'oblige de vous répondre et de vous remercier des éclaircissements concernant vous face de Suzanne. J'ai bien su et senti que c'était vous qui a formé Suzanne de Bruyker, que c'est à vous qu'elle doit p. e. [par exemple] la sensibilité naïve pour la nature, étonnante chez un être, qui vient d'une région industrielle et qui a vécu une dizaine d'années à Paris.

Mais vous m'excuserez, mon cher monsieur, de constater des autres éléments dans le "wesen" [l'essence] de Suzanne (et pire encore : des éléments non plus existants) qui me donnent le droit de critiquer votre oeuvre d'éducation. La forme intérieure que vous avez donnée à Suzanne est tout à fait charmante pour une jeune fille de 20 ans ; non sans danger pour une fille de 30 ; catastrophale [sic] pour la femme de quarante et plus.

Suzanne manque de la Weltanschauung [vision du monde], de la conscience de la vie et de la mort selon la loi individuelle. Suzanne manque tout à fait de la "selbstständigkeit" [indépendance]. Descendant d'une ancienne famille protestante, vous connaissez peut-être ce contemporain hostile-amical de Luther qu'est Sebastian Franck. C'est à Franck que notre langue et la philosophie doit cette notion de "selbstständigkeit", de la liberté absolue de la conscience et des actions sur cette conscience. Franck n'a jamais cessé de demander la fortification et ressurection de cette "selbstständigkeit" comme le plus important devoir de chaque clerc (et clerc laïque) qui influence spirituellement un être quelconque.

Il m'y faut revenir à la "violence morale" que vous croyez de ne pas participer chez Suzanne. Monsieur, ce ne sont pas seulement des promesses, ce sont aussi assez souvent des conseils, des arrangements de distractions à tel ou tel instant pour tel ou tel but qui sont des pratiques de la violence morale. Au fond, chaque éducation risque de pratiquer la violence mentale.

Eduquer une jeune gosse...! En chacune mille possibilités! Mais c'est une tendance, que Dieu et la nature voudraient vouloir se développer. Est-ce que l'éducation se donne toujours la peine de deviner, de chercher soigneusement cette destination? Ne s'agit-il pas trop souvent selon la convention, selon l'intérêt de la classe, de l'église, de son propre égoïsme? C'est très facile de faire presque chaque jeune gosse une fille publique, une religieuse, une maîtresse, une femme mariée...

Il y a des parents, pauvres qui vendent leur fille. Une fille peut-être, qui n'a pas la légèreté pour son métier futur. Qui préfèrerait la vie d'une ouvrière. Mais pratiquant leur métier, elle oubliera assez tôt la voix intérieure. Il y a des parents qui donnent leur fille au monastère. Une fille - peut être - qui préférait d'être la maitresse ou la femme d'un homme de cette terre à être la fiancée de Jésus-Christ. La demandez dix année d'après, elle dira "je suis heureuse". Car c'est même l'idée du bonheur qu'on leur a perverti.

Il y a des parents qui n'empêchent pas leur fille d'être une maitresse. Une fille - peut-être - qui est faite pour avoir des enfants. Cette fille, sous l'influence d'une atmosphère esthétique - littéraire qui se moque du mariage peut oublier sa voix naturelle et se croire heureuse. Mais, au fond le plus profond de leur âme, dans le "unterbewusstsein" [subconscient] comme dit Freud, elle subira les douleurs et les luttes qui n'avancent jusqu'à la clarté de leur raison. Ce n'est que par une sensibilité très parente ou par la connaissance exacte de la psycho-analyse qu'on peut remarquer l'âme répandue d'un tel être, se trahissante dans des gestes, par des traits les plus petits de la vie quotidienne.

Il y a - pour en finir - des parents qui donnent à leur fille l'éducation vers le mariage. À une fille - peut-être - qui n'a pas le fond et la force désintéressée pour subir les souffrances et les sacrifices de la vie d'une mère. Une fille, destinée à faire l'amour pour l'amour, papillon ravissant, qui se rend malheureux dans le rôle de l'oiseau Pélican.

Quelle responsabilité est donc l'éducation! Beaucoup de parents, beaucoup d'éducateurs se donnent la plus grande peine, subissent, désintéressés, les sacrifices les plus admirables pour atteindre avec leur éducation à un but, qui n'est pas le but prédestiné de l'être en question. Pour ne parler de ceux, qui - aimant leur objet d'éducation d'une forme trop intéressée - ce qu'ils ne trouvent pas la force de laisser en aller les éduqués à temps, s'ils doivent être "selbstständig" [indépendants].

Cher monsieur, si cette lettre ne serait pas déjà trop large, je chercherais aussi à vous expliquer ma critique à Gandhi (dont je connais très bien les publications) et à vous assurer que je ne peux pas partager votre opinion quant à la Révolution Russe, quoique la publication biographique de Trotsky pourrait désarmer mes arguments. Malheureusement il faut souvent l'application de la mort pour engendrer de la vie jeune et nouvelle".

2500,00

Ajouter à la liste de souhaits