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Deux longues et intéressantes lettres du prix Nobel Charles Nicolle sur l’Institut Pasteur de Tunis

Charles Nicolle (Rouen, 1866/1936)
Microbiologiste, directeur de l'Institut Pasteur de Tunis (1903-1936), lauréat du prix Nobel de Médecine en 1928.

Type de document : lettres autographes signées

Nb documents : 2 - Nb pages : 8 - Format : In-8

Lieu : Tunis

Date : 25 novembre & 19 décembre 1922

Destinataire : un ami très proche

Etat : bon

Description :

Très intéressantes lettres, d'une écriture parfois difficile à lire, sur ses collaborateurs de l'Institut Pasteur de Tunis, son travail quasi sacerdotal et ses crises de découragement.

"Tunis 25 nov. 1922.

Mon cher ami, le docteur Lory m’a toujours produit l’effet d’un très honnête homme, triste, timide et dont l’honnêteté même a sans doute été la cause de l’absence de réussite dans les divers milieux toujours interloqués qui constituent le milieu tunisien. Cet avis n’est pas seulement le mien, mais celui de tous ceux qui l’ont approché. Je crois qu’il a des connaissances médicales assez sérieuses. Sur le fait particulier de la syphilis j’ignore où il en est ; mais tu jugeras qu’il vaut mieux sans doute qu’il ait là une lacune plutôt que des idées préconçues.

Gobert [Ernest-Gustave Gobert (1879-1973)] est allé passer une semaine à Paris. Il n’a pu te voir, ce que je regrette. Il a vu Tieling qui lui a produit une très bonne impression. Il lui fera tout son possible pour lui procurer une bonne place et le garder comme stagiaire à Tunis au début plutôt que de l’envoyer dans un trou quelconque.

Je vais bien physiquement. Moralement, je passe par des périodes de haut et de bas. Il faudrait pouvoir conserver intacts toute son énergie et son optimisme dans les conditions toujours difficiles si l’on se trouve en pays lointains […]. Le travail sans relâche de l’x et l’w, le seul ressort, le piston unique de toute la machinerie est bien lassant à la longue

Il me faut incessamment tout prévoir, tout diriger, tout maintenir. C’est vraiment trop à la longue.

Tu te rappelles peut-être que, l’installation apparente que fit, l’internat terminé, Maurice [son frère, le médecin et biologiste Maurice Nicolle (1862-1932)] rue de Grenelle il n’y avait pour s’asseoir chez lui qu’un siège. Son bavardage nous retenait debout des heures entières de la nuit. Je blêmissais de fatigue et lorgnais le siège où m’asseoir. C’est à peu près la situation ici, sauf que je n’ai guère aperçu même qu’il y ait un siège.

Burnet [Etienne Burnet (1873-1960) qui prendra sa succession à la tête de l’I.P. de Tunis] s’occupe exclusivement de ce qu’il fait ou du délire intellectuel dans lequel sa femme le noie. Impossible de l’en retirer. Il n’écoute ni ne voit, il ne prévoit jamais. Il a failli partir du jour au lendemain sans s’inquiéter de l’I.P. [Institut Pasteur], de moi, de rien. Je désespère, malgré ses hautes qualités, de rien fonder sur lui. Le jeune [Charles] Anderson, que j’ai comme autre compagnon, est un gamin charmant, loyal. Il ne peut encore marcher. Il faut aussi qu’il complète son bagage insuffisant. Je vais être obligé de l’envoyer suivre le cours de l’I.P. à Paris les quatre premiers mois de l’an prochain.

D’où absence de Burnet qui va à Philadelphie 1 mois ½, d’Anderson 4 mois.

J’attends un renfort pour 6 mois ; un suédois s’est annoncé hier pour la semaine prochaine et restera sans doute quelques mois. Il va falloir que je donne à ces gens une pâture scientifique. Nul n’obligera cette tâche utile et fastidieuse à laquelle s’ajoutent tous les services journaliers, la préparation du centenaire de Pasteur ici, à Strasbourg, où il faut exposer etc. etc. Puis la ? et la solitude.

Tu m’as pris un jour de dépression […]. J’irai mieux un autre jour.

Affectueusement, je t’embrasse. Nicolle

 

Tunis, 19 décembre 1922

Mon cher ami, je t’envoie le mot d’introduction auprès de Léon Daudet, bien qu’il me semble inutile. Tu te recommandes assez par toi-même et Léon Daudet a gardé, je le sais, un excellent souvenir de toi. Je n’ai avec lui que bien peu de relations ; je le regrette car je suis certain qu’il a toujours pour moi une vieille affection de la même espèce que celle que j’ai pour lui. Il est (après toi) sans doute le plus vivant souvenir de mon existence parisienne.

Je suis persuadé, d’autre part, que la perspective d’une offensive vis-à-vis de Painlevé ne lui déplaira pas.

Je te souhaite tous les succès possibles contre le personnage dont tu me parles. Je ne le connais pas bien ; mais ce qui m’est venu jusqu’ici comme renseignements à son propos indique un faiseur.

Je mène la vie la plus absurde et certainement une vie mauvaise pour moi. Du matin au soir je ne cesse de travailler au laboratoire et d’écrire, oh ! pas des œuvres littéraires, de tristes rapports ou des notes encore plus tristes. L’importance de mon Institut et son activité croissent sans cesse et je suis de plus en plus mal secondé.

La mission de Burnet [Etienne Burnet (1873-1960) qui prendra sa succession à la tête de l’I.P. de Tunis] en Amérique m’en prive pendant deux mois entiers. J’aurais pu lui refuser de partir, il m’aurait donné sa démission. Malgré des rapports excellents, il m’aurait sacrifié sans la moindre hésitation au désir de sa femme de s’absenter de Tunis où elle se déplait, bien qu’elle y fréquente les milieux communistes et antifrançais. Le départ pour l’Amérique lui donnait l’occasion de contrôler sa femme qui va de ce coup pouvoir vivre à Paris deux mois. A côté de cette perspective, ni l’I.P. de Tunis, ni moi, nous n’avons pesé un instant dans la balance.

D’autre part, je dois envoyer mon jeune collaborateur Anderson à Paris se perfectionner. C’est une chose nécessaire pour l’avenir. Il a des qualités morales aujourd’hui avérées ; mais il a des trous que cinq ans de guerre expliquent. Je dois m’en séparer quatre mois pour qu’il me revienne plus apte.

Je n’ai pas été plus de quinze jours seul aux moments les plus durs de la guerre. Je vais être seul un mois entier. Ce n’est vraiment pas mérité et cela m’use.

Je prépare une cérémonie Pasteur pour le centenaire. Tu images facilement ce que cela représente d’ennuis : exposition de documents pasteuriens, articles de journaux, conférences, etc. Et de cela encore il n’y a que pour moi.

Je viens d’obtenir les crédits pour la reconstruction de mes laboratoires, pour celle d’un dispensaire annexe, etc. Je me fais ainsi une nouvelle place de chef de laboratoire. ? évidemment ce que je demande et ? du personnage moral que je suis devenu à Tunis. Mais si je fais préparer un bel avenir à qui me succèdera, je ne sais encore si celui qui aura ma succession méritée avec effort et si je ne crèverai pas en préparant cet individu hypothétique une situation qu’il n’assumera pas.

Enfin, il vaut toujours mieux rester optimiste. Pessimiste, je n’agirais pas.

Ton ancien élève de conférence Braquehaye [Jules Braquehaye (1865-1922)] est atteint d’une fièvre typhoïde très grave, hyperthermique, déjà vieille de 6 semaine et la terminaison terrible devrait être fatale. Affectueusement à toi. Mes vœux, mes plus tendres vœux.

Nicolle.

La fille de Soral fait un beau mariage, semble-t-il, et un mariage d’amour à Leipzig."

 

Vendu