REF: 16098

Très longue et importante lettre de Proudhon à son avocat Gustave Chaudey après sa condamnation et son exil

Pierre Joseph Proudhon (Besançon, 1809/1865)
Penseur, théoricien socialiste, révolutionnaire.

Type de document : lettre autographe signée

Nb documents : 1 - Nb pages : 6 - Format : In-8

Lieu : [Bruxelles]

Date : 30 septembre [1859]

Destinataire : Gustave Chaudey (1817-1871), avocat et journaliste

Etat : Mouillures touchant toute la lettre mais n'affectant pas sa lisibilité

Description :

Après la publication de De la Justice dans la Révolution et dans l'Église (1858), violent réquisitoire de 1 600 pages contre la religion chrétienne (à laquelle il oppose la religion du travail), où il veut donner à la révolution sa philosophie et sa morale, Proudhon est poursuivi devant la Cour d'assises de la Seine. Défendu par l'avocat Gustave Chaudey, son ami franc-comtois qui deviendra un de ses exécuteurs testamentaires, il est condamné, une nouvelle fois, à trois ans de prison et 4 000 francs d'amende. Après de vaines tentatives pour faire réformer cet arrêt par les tribunaux ou par le gouvernement, Proudhon décide de s'exiler à Bruxelles en juillet 1858 ; et l'amnistie de 1859 lui est refusée tout comme Victor Hugo et Louis Blanc.

Dans cette longue lettre à Gustave Chaudey, il revient sur tous les derniers événements (condamnation, exil, situation de la France), prétexte à un réquisitoire implacable contre Napoléon III, l'Église, l'Empire et sa société décadente.

"J'ai reçu, en son temps, votre bonne lettre du 8 août. Pendant quelques jours, j'ai espéré vous voir à Bruxelles ; plus tard, j'ai cru que ce serait moi qui irai vous embrasser à Paris : aujourd'hui il faut que je me décide à remettre à jour notre correspondance, puisque la camerilla des jésuites, des agioteurs, des prétoriens et des catins, qui constituent le gouvernement français, ne permet pas que je revoie de sitôt ma patrie.

Vous avez appris sans doute que je trouvais exclus de l'amnistie. Comme vous ne connaissez probablement pas tous les détails qui se rapportent à cette exclusion, et que quelques amis ont blâmé de premier mouvement certaine lettre que j'ai adressée à un journal belge, et dont un fragment a été reproduit par les journaux français, je crois devoir vous instruire à fond de l'affaire afin que vous puissiez me justifier au besoin [...]".

Il raconte très en détail cette affaire, sa défense et l'amnistie. "C'est au milieu de ce brouhaha que je pris enfin connaissance du texte du décret du 16, et de celui du lendemain qui étendait aux journaux le bénéfice de l'amnistie. Mon opinion fut aussitôt formée : je vis tout de suite que les termes du décret étaient incompatibles avec ceux de ma condamnation ; je compris de plus que puisque la question avait été soulevée contre moi, et que le Moniteur ne parlait pas, c'est qu'on ne voulait pas que je rentrasse. Tout cela m'a été depuis confirmé par notre député Darimon, qui a fait toutes les démarches, avec Duchêne et autres, pour pénétrer le mystère [...]"

Voilà, cher ami, où j'en suis. Comprenez-vous, à cette heure, dans quelle voie on conduit notre pauvre France, sans qu'elle s'en doute! Ce n'est pas assez d'avoir, à mon (?), faire de l'Église l'incarnation de la morale ; on assimile à l'Arétin, à M. de Sade, l'homme qui a inculpé cette Église. Critiquer, réfuter les pratiques du christianisme et de la théologie, c'est commettre une immoralité inamnistiable [...]. Les événements se pressent, les nuages s'amoncèlent, et j'ai bien peur que tout ceci ne finisse par une mêlée épouvantable. La logique des principes entraine l'Empire, et nulle illusion n'est désormais possible. Napoléon III, n'ai-je cessé de le dire, est une expression réactionnaire ; il ne peut rien faire, ni pour la liberté et la sécurité de la France, ni pour l'ordre européen, ni pour l'émancipation de l'Italie, ni pour la solution du problème d'Orient. En Crimée, il a réussi à circonscrire la guerre, à dissimuler sa signification, sa tendance, parce que la guerre était, comme on dit, toute politique. Mis en demeure de se prononcer en Italie, il a reculé ; il s'est réfugié dans la Papauté ; il repousse toute idée de république italienne, il trahit Kossuth, il appuie la restauration des ducs ; il reconnaît que lui, expression de la réaction française, catholique, féodale, il a tort d'attaquer l'empereur d'Autriche, héritier des traditions de Charlemagne, représentant du droit dignitaire, des déclarations faites dans le Moniteur, le refus péremptoire de rattacher rien des entraves  à la liberté de la nation, la menace de guerre à l'Angleterre, tout prouve que l'esprit de l'Empire, c'est irrévocablement le despotisme, un despotisme appuyé sur les jésuites, les prétoriens et les agioteurs [...]. En Angleterre, comme en Allemagne, en Belgique, en France, partout il me semble que l'espèce humaine est atteinte d'une espèce de ramollissement du cerveau. On ne pense plus, on n'a pas même la force de penser, l'idée répugne ; elle parait séditieuse, spoliatrice : on fait de la musique, on fume du tabac, on ne croit qu'à la bonne chère et la liberté des amours. Les journaux sont dignes d'un tel public : aux hommes ils servent de plats commérages, distillés par les chancelleries et les bureaux d'esprit public ; aux femmes, des romans qui les tiennent dans un perpétuel aréthisme. Ma prochaine publication roulera sur ce grand phénomène de l'histoire qui a nom la Guerre [...]. La guerre, cependant, c'est l'histoire, la politique, le droit des gens ; c'est tout [...]".

Enveloppe jointe.

4200,00€

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